La carte des centres naturels de la puissance de Mackinder (1904)

English version

La carte des centres naturels de la puissance, dont la forme ovale est très caractéristique, jouit d’une certaine célébrité et a une valeur emblématique. Elle provient d’un article, «le Pivot géographique de l’histoire» publié en avril 1904 dans The Geographical Journal, qui est devenu un des grands classiques du canon de la Géopolitique et de la Géostratégie (Mackinder, 1904).

1904 - GPH - The natural seats of powerSource: H.J. Mackinder, “The Geographical Pivot of History”, The Geographical Journal, avril 1904, p. 435. Cette carte publiée en 1904 est désormais dans le domaine public.

L’auteur de cet article était le géographe anglais Halford J. Mackinder (1861–1947), l’homme qui avait introduit l’enseignement de la Géographie à l’Université d’Oxford en 1887, avant d’y créer douze ans plus tard la School of Geography. Il occupait alors déjà, depuis décembre 1903, la direction de la London School of Economics. Mackinder se faisait le promoteur d’une certaine conception de la Géographie qui avait vocation à être une discipline unitaire combinant ses dimensions physiques et humaines. Il avait à coeur tout autant de développer les bases de la discipline naissante au Royaume-Uni que de montrer ses applications possibles dans différents domaines, et tout particulièrement sa pertinence pour les décideurs politiques. Il est important de souligner la façon que sa démarche scientifique allait de pair avec un militantisme en faveur de l’impérialisme constructif : il travaillait à l’avancement d’une grande ambition politique, l’unité impériale de la Greater Britain.

La carte elle-même a été réalisée par Bernard Vernon Darbishire, un cartographe quasiment oublié, qui eut pourtant une certaine renommée en son temps. Né au Pays de Galles en 1865, il avait fait ses études au Trinity College d’Oxford. Suivre les cours de Géographie de Mackinder avait suscité chez lui une vocation de cartographe professionnel. Ainsi avait-il lancé en affaires et avait ouvert une boutique de cartes et un atelier de cartographie à Oxford : les mentions «Darbishire & Stanford» et «Oxford Geographical Institute» figurent d’ailleurs sur le document que nous analysons. Darbishire faisait partie, en 1904, du corps enseignant de la School of Geography d’Oxford, où il était chargé de l’initiation aux techniques cartographiques.

L’article que cette carte illustrait, «The Geographical Pivot of History» (Le pivot géographique de l’Histoire), publié par Halford Mackinder en avril 1904 reprenait une communication présentée devant une société savante, la très prestigieuse Royal Geographical Society de Londres, le 25 janvier 1904. Nous étions alors deux semaines exactement avant le déclenchement d’un évènement majeur dans l’histoire des relations internationales contemporaines, la guerre russo-japonaise qui se déroula du 8 février 1904 au 5 décembre 1905. La démarche de Mackinder dans cet article était d’une incroyable ambition, puisqu’il ne faisait rien de moins que de se donner pour objectif de parvenir à « une formule qui exprimera à tout le moins certains aspects de la causalité géographique dans l’histoire universelle.» (Mackinder, 1904, 422)

Pour se faire il prenait comme point de départ l’opposition entre la puissance maritime et la puissance terrestre dans l’Histoire, faisant au passage explicitement mention des travaux du capitaine de vaisseau Alfred Thayer Mahan. Mackinder formulait ainsi une hypothèse de travail des plus hardies selon laquelle la vaste zone de drainage continental et arctique du centre de l’Asie auraient été depuis très longtemps « le pivot géographique de l’Histoire », l’espace central d’où étaient parties les grandes invasions qui avaient rythmé l’histoire du Vieux Monde. Cette zone, qualifiée de « heart-land » (avec un trait d’union, il faut le souligner), avait dans son esprit vocation à demeurer le « pivot du monde politique ». Mackinder prenait le contrepied d’une façon profondément iconoclaste, des lectures eurocentriques du monde, dominantes à l’époque, affirmant que l’histoire de l’Europe était subordonnée à celle de l’Asie. Pour ambitieuse qu’elle soit, la démarche de Mackinder n’en était pas pour autant emprunte d’hubris : il faisait tout au contraire, en contrepoint, preuve d’une modestie de bon aloi, insistant sur le fait qu’il ne s’agissait que d’une première approximation. Il convient d’insister sur le fait que si ce texte est souvent présenté à tort comme l’expression d’un raisonnement déterministe, il procédait avant tout d’une démarche qui procède d’une forme bien particulière de possibilisme. Il raisonnait en termes de « possibilités stratégiques» («strategical opportunities»), terme qu’il n’utilisa toutefois explicitement dans son ouvrage de 1919, Democratic Ideals and Reality (Mackinder, 1919, 1).

Cette carte en noir et blanc à petite échelle, qui occupe une page entière de la revue, présente une forme ovale: c’est là la marque de Bernard Darbyshire qui est l’auteur de toute une séries de cartes dessinées en utilisant une telle projection pseudo-cylindrique. En effet, cette carte a bien été dessinée en utilisant une projection de Mercator, dont les parties périphériques, qui feraient apparaître les régions polaires comme démesurément grandes ont été tout simplement été éliminées.

Mackinder pense le monde du point de vue de la puissance maritime et utiliser une projection de Mercator semble à ce titre particulièrement pertinent. C’était certes à l’époque la projection la plus courante, mais le choix d’une projection n’est bien sûr jamais neutre et elle présente ici l’avantage pour Mackinder de contribuer ici à faire apparaître la zone pivot comme plus massive, ce qui procède de la construction visuelle de l’impression d’une masse menaçante. L’utilisation de cette projection permet également de pouvoir représenter une partie de l’Amérique deux fois, tant à la gauche qu’à la droite de la carte.

Mackinder représente le monde en mettant en évidence trois ensembles qui revêtent une importance toute particulière et qui sont décris dans la légende de la carte qui se trouve en dessous de celle-ci. À savoir, lorsqu’on les traduit: la «Zone pivot : complètement océanique», le «Croissant extérieur : complètement océanique», le «Croissant intérieur : partiellement océanique, partiellement continental»

L’hypothèse que Mackinder présente dans son article et dont il examine la validité est celle de l’existence d’un espace d’une importance cardinale dans le monde la zone-pivot, représentée sur la carte avec un motif tacheté de points. Elle est colorée en jaune sur la carte ci-dessous afin de bien la mettre en évidence.

1904-pivot

L’espace en question avait été tout simplement construit en reprenant un espace qui apparaissait très clairement sur la carte orographique de l’Asie et correspondait aux bassins de drainage continental et arctique. Il comprenait ainsi non seulement une partie de l’Empire russe, mais également la plus grande partie de l’Empire perse, seules les marges côtières de celui-ci n’en faisant pas partie. L’utilisation d’une projections de Mercator a pour effet que la zone-pivot apparaît proportionnellement beaucoup plus vaste qu’elle ne l’est véritablement. Cela peut-être interprété comme procédant de la construction visuelle de la menace que celle-ci représente pour l’empire britannique, nous reviendrons sur ce point plus tard.

Le croissant intérieur ou périphérique, coloré en orange sur la carte ci-dessous, correspond aux régions périphérique de l’Europe et de l’Asie.

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Mackinder décrivait dans l’article comment il abritait les grandes civilisations de l’Histoire. C’est un espace sur lequel s’exerce à l’époque où il écrit la pression de la Russie, en particulier dans le cadre des questions du Proche-Orient, du Moyen-Orient et de l’Extrême-Orient. Mackinder n’analysait pas spécifiquement la situation de l’Europe, qui comprenait alors pourtant cinq des sept grandes puissances mondiales. Tout au plus évoquait-il le fait que l’Allemagne occupait la «position stratégique centrale » en Europe. (Mackinder, 1904, 436)

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Le croissant extérieur ou insulaire, coloré en rouge ci-dessus, comprend non seulement les États-Unis et les dominions britanniques (le Canada, Terre-Neuve, l’Afrique du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande), mais également les deux alliés britannique et japonais, plus proches de la masse continentale eurasienne. Il s’agit là du domaine océanique, celui de la puissance maritime. Il faut bien souligner la façon dont les Îles britanniques sont sur cet carte détachées de l’Europe, tout comme le Japon est détaché de l’Asie, ce qui sur un plan stratégique dans le contexte de l’époque reflétait une réalité fondamentale. Le fait que les États-Unis soient représentés deux fois, tant à l’Ouest qu’à l’Est, traduit visuellement le fait qu’il faut désormais compter avec la puissance américaine tant dans l’Océan atlantique que dans l’Océan pacifique où elle désormais présente tant à Hawaï qu’aux Philippines.

Il est en général possible lorsque l’on analyse une carte de tirer des enseignements utiles de l’endroit où se situe le centre d’une carte. Le fait que l’Amérique soit représenté deux fois, tant à la gauche qu’à la droite de cette carte, pose une difficulté. Il est donc nécessaire de intéresser avant tout à l’espace qui se trouve au centre des deux « croissants » représentés. C’est bien l’Inde qui ce trouve au centre de ceux-ci, ce qui montre que nous sommes bien en présence d’une lecture indocentrique du monde.

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Drapeau ottoman. Crédit à l’auteur : Par Kerem Ozcan (en.wikipedia.org) [Public domain], via Wikimedia Commons

Mackinder semble d’ailleurs avoir ici trouvé son inspiration dans le motif du drapeau ottoman: c’est ce que suggère un passage d’un article publié l’année suivante dans lequel il explique que « le Canada, l’Australasie et l’Afrique du Sud sont disposés comme un croissant sur le drapeau turc, avec l’Inde à la place de l’étoile. » (Mackinder 1905, 140) Une étoile était également utilisé comme symbole de l’Inde à l’époque. Ainsi la Star of India figurait-elle par exemple sur le pavillon bleu de la Royal Indian Navy, qui comportait également l’Union Jack dans le canton supérieur à l’attache.

C’était bien que le propos essentiel de cet article était de mettre l’accent sur le péril que représentait la pression centripète exercée par la puissance russe pour le Royaume-Uni et son allié japonais. Le scénario catastrophe envisagé par Mackinder est toutefois celui d’une possible combinaison entre l’état-pivot, l’empire russe, et l’empire allemand qui occupe alors la «position centrale stratégique […] en Europe.»
Mackinder employait une logique qui procédait d’une type de raisonnement de type défi-réponse. Pour lui, le défi posé par la puissance continentale était bénéfique en ce sens qu’il ne laissait pas d’autre choix à la puissance maritime que de le relever. Pour ce tenant de l’impérialisme constructif, la voie à suivre était celle de l’unité impériale de la Greater Britain qui lui permettrait le cas échéant de fournir les hommes nécessaires à une projection de puissance dans les régions périphériques de l’Europe et de l’Asie.

Références

Mackinder, H. J. (1904). The Geographical Pivot of History. The Geographical Journal, 23(4), 421–437.

Mackinder, H. J. (1905). Man-Power as a Measure of National and Imperial Strength. National and English Review, 45, 136–143.

Mackinder, H. J. (1919). Democratic Ideals and Reality: A Study in the Politics of Reconstruction. Constable.

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