Géographie et relations internationales : The Bases of a World Commonwealth de C. B. Fawcett (1941 et 1943)

Pascal Venier, Géographie et relations internationales : The Bases of a World Commonwealth de C. B. Fawcett (1941 et 1943), Stratégique, à paraître.

Télécharger >>>>>>

Introduction

« Voici un intéressant exemple des variations nationales que l’interprétation de la géopolitique prend. Le livre du professeur Fawcett met l’accent sur l’importance de la situation stratégique des deux grandes puissances anglo-saxonnes, et donc de l’Atlantique Nord. Il n’est guère favorable à l’“Union Now” ».

C’était en ces termes que Robert Gale Woolbert rendait compte en 1942, dans sa chronique bibliographique régulière dans la revue américaine Foreign Affairs, d’un ouvrage aujourd’hui presque complètement oublié, The Bases of a World Commonwealth, qui venait d’être publié l’année précédente. Son auteur, Charles Bungay Fawcett (1883-1952) était alors un des géographes britanniques les plus éminents. Ce Northerncountryman issu d’un milieu très modeste avait réussi à force de volonté et de travail, au terme d’un long et patient cheminement, à se hisser au sommet de la carrière universitaire. De formation initiale scientifique, il était passé par la School of Geography d’Oxford, où il avait étudié sous la direction du géographe écossais Andrew Herbertson (1865-1915). Il incarnait à bien des égards l’idéal du New Geographer, capable d’écrire tant sur la géographie physique que sur la géographie humaine, tel que l’avait esquissé le fondateur de cette école Sir Halford Mackinder (1861-1947) dans son célèbre article programmatique de l887 dans lequel il faisait l’apologie d’une discipline unitaire. Professeur à l’Université de Londres depuis 1928, Fawcett y dirigeait le département de géographie d’University College et avait été le premier président de l’Institute of British Geographers, la société des géographes de l’enseignement supérieur britannique, de 1933 à 1936. Son œuvre était particulièrement prolifique et il avait déjà publié trois livres importants — Frontiers: A Study in Political Geography (1918), Provinces of England, A Study of Some Geographical Aspects of Devolution (1919) et A Political Geography of the British Empire (1933) — ainsi que de nombreux articles sur des thèmes très variés. L’éventail de ses travaux était en effet assez impressionnant : ils portaient tant sur la géographie physique que sur la géographie régionale, la géographie économique, la géographie de la population, la géographie politique, mais aussi les questions l’aménagement du territoire, un domaine dans lequel il jouait un rôle pionnier. Fawcett était également à la pointe de la recherche dans le domaine de la cartographie.

Si les indications relatives aux engagements politiques de Fawcett font cruellement défaut, il est cependant possible d’établir qu’il avait une triple activité militante. Il était tout d’abord responsable de la section de Long Eaton (Derbyshire) de l’Independent Labour Party en 1908 et il est très vraisemblable qu’il resta travailliste par la suite. Son activité au sein du syndicat de l’enseignement supérieur est bien connue, puisqu’il occupa même en 1945-1946 la présidence nationale de l’Association of University Teachers, affiliée au Trades Union Congress (TUC). Il est également possible d’établir que Fawcett était un libre-penseur puisqu’il appartenait au mouvement humaniste et jouait un rôle de premier plan à la South Place Ethical Society, au Conway Hall. The Bases of a World Commonwealth fut d’ailleurs publié par la maison d’édition du sécularisé Charles Albert Watts (1858-1946). Fawcett se trouvait également être en 1940 membre du conseil d’administration du New Commonwealth Institute of World Affairs, un institut de recherche indépendant, issue de la New Commonwealth Society de Lord David Davies (1880-1944). Cet institut était alors dirigé par un collègue de Fawcett à University College, George W. Keeton (1902-1989), professeur de droit. Il se voulait 

« le seul organisme de recherche au monde ayant pour objectif principal l’investigation des problèmes relatifs à un ordre international stable ».

 Fawcett réfléchissait depuis longtemps aux relations internationales. C’était ainsi que, dès 1933, dans A Political Geography of the British Empire, il suggérait que le Commonwealth britannique 

« pourrait très bien constituer un modèle et le noyau pour une Ligue des Nations beaucoup plus réelle que celle qui existe à présent. C’est probablement l’effort le plus prometteur vers une union mondiale qui soit à présent entreprise ».

The Bases of a World Commonwealth est tout particulièrement intéressant dans la mesure où la démarche de C. B. Fawcett s’inspirait directement de celle de Sir Halford Mackinder dans son grand classique Democratic Ideals and Reality, A Study in the Politics of Reconstruction. À ce titre, il constitue un aspect important de la réception de la pensée de Mackinder et représente comme un maillon manquant dans l’histoire de la géopolitique. The Bases of a World Commonwealth représente une contribution jusqu’à maintenant complètement négligée, mais pourtant originale, au grand débat sur les buts de guerre et de paix qui avaient alors lieu des deux côtés de l’Atlantique, aux débuts de la Guerre mondiale. Il s’agissait là de définir ce que devrait être la formule d’un ordre mondial qui permettrait d’éviter la répétition des conflits généralisés à l’avenir. L’idée d’une fédération universelle comme moyen d’éviter la répétition des guerres à l’avenir connaissait alors une certaine popularité et s’incarnait dans le développement d’un mouvement fédéraliste qui gagnait en influence au Royaume-Uni, mais dont il faudrait toutefois éviter d’exagérer l’importance. Si toute une série d’auteurs, tout particulièrement libéraux et travaillistes, publia alors de nombreux articles et pamphlets préconisant une fédération démocratique, de nombreuses divergences apparurent alors sur l’échelle d’une telle fédération, européenne ou bien universelle, et sur la stratégie à adopter pour la mettre en œuvre, basée sur un noyau initial ou immédiatement universelle. 

Si la géopolitique suscitait alors un grand engouement outre-Atlantique, il n’était pourtant aucunement question pour ce disciple de Sir Halford Mackinder d’employer un tel terme. Son ouvrage relevait avant tout d’une volonté de démontrer la pertinence de sa science, la géographie, pour mieux comprendre les grands enjeux internationaux et de formuler des recommandations dans le cadre du grand débat sur les buts de guerre et de paix qui avait alors lieu des deux côtés de l’Atlantique. The Bases of a World Commonwealth était un ouvrage de circonstance qui perdit beaucoup de sa pertinence dès 1945. Il n’est donc pas surprenant qu’il soit très vite presque complètement tombé dans l’oubli. Il semble pourtant présenter un intérêt particulier. Nous nous proposons ici d’examiner la démarche de C. B. Fawcett et l’argument qu’il développe dans The Bases of a World Commonwealth en la replaçant dans son contexte. Pour ce faire, nous envisagerons d’abord son analyse des bases morales et géographiques d’un Commonwealth mondial. Il s’agira ensuite d’examiner les propositions qu’il faisait sur l’objectif à atteindre, c’est-à-dire la construction d’une communauté universelle. Une attention toute particulière sera ensuite accordée aux modifications introduites, en fonction d’un contexte changeant, dans la seconde édition remaniée de son ouvrage, qu’il termina de rédiger en août 1943. Pour terminer, nous esquisserons une comparaison entre les positions défendues par le géographie britannique et celles des protagonistes du grand débat, tant britannique que transatlantique, sur les buts de paix.

Télécharger le reste de l’article, avec les notes >>>>>>

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire le pourriel. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑